"L'incompréhension du terrorisme" : comment la mentalité du "nous contre eux "ne parviendra jamais à prévenir un attentat

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Article traduit de l'anglais rédigé par Murtaza Hussain et publié sur The Intercept

Débusquer et arrêter des terroristes avant qu'ils ne passent à l'acte est souvent comparé à chercher une aiguille dans une botte de foin. Cette expression évoque la difficulté de prévenir un crime qui, bien que mortel, est peu fréquent. Les experts de l'antiterrorisme suggèrent cependant que leur tâche serait plus aisée s'ils pouvaient faire du profilage afin de cibler les communautés musulmanes. Il s'agirait, en d'autres termes, de réduire la taille de la botte de foin.  

Mais un nouveau livre de Marc Sageman, doyen de la recherche antiterroriste et ancien agent de la direction des opérations de la CIA, soutient que cette approche, même poussée à l'extrême dans un scénario cauchemardesque pour les libertés civiles, serait toujours inefficace car le terrorisme djihadiste est un phénomène extrêmement rare statistiquement.

Dans son livre, "L'incompréhension du terrorisme", Sageman compte 220 individus impliqués dans 66 complots terroristes djihadistes visant l'occident entre 2002 et 2012. Ce chiffre correspond à une moyenne de 22 terroristes par an sur une population d'environ 700 millions de personnes. Même si on se cantonne à la population musulmane des pays occidentaux, estimé à environ 25 millions de personnes, c'est moins d'un individu sur un million qui pourraient être considéré comme terroriste chaque année.

Décrivant un coup de filet hypothétique mené par des pays occidentaux qui débusquent des terroristes 99% du temps mais accusent des personnes innocentes 1% du temps, Sageman nous demande d'imaginer ce qui suit :

"Si l'ensemble des services de police opérant en Occident collaborent et effectuent un gigantesque coup de filet en appliquant ce profil à leurs populations musulmanes respectives dans le but d'arrêter les terroristes qui se cachent dans leurs sociétés propres, ils appréhenderaient l'ensemble des 22 terroristes qui émergent chaque année. Cependant, ils feraient une erreur d'1% pour cent sur 25 millions de personnes, ce qui équivaut à 250000 personnes. Par conséquent, pour appréhender les 22 terroristes néo-jihadistes, il faudrait que 250 000 musulmans se retrouvent en prison par erreur."

Parce que le terrorisme est si peu fréquent, écrit-il, toute stratégie visant à le contrer qui implique le contrôle coercitif de communautés entières est susceptible de finir par nuire à un grand nombre de personnes innocentes - alimentant ainsi le même climat d'aliénation et d'hostilité qui favorise la violence politique en premier lieu.

Dans les années 1980, Sageman a aidé à l'organisation des combattants de la résistance afghane contre l'Union soviétique. Au fil des décennies, il a interviewé des centaines de personnes accusées d'avoir participé à des opérations terroristes djihadistes, documentant les circonstances de leurs cas ainsi que leurs motivations personnelles.

"L'incompréhension du terrorisme" analyse chaque complot terroriste djihadiste qui s'est déroulé aux États-Unis et en Europe sur une période de 10 ans se terminant en 2012. L'étude exclut les cas non violents liés au terrorisme tels que ceux impliquant un soutien financier ou matériel. Elle écarte aussi les "coups montés" dans lesquels des complots ont été développés par des agents provocateurs - une tactique favorisée par les forces de l'ordre des États-Unis, mais regardée avec scepticisme dans de nombreux pays européens.

Son travail de recherche abouti à deux grandes conclusions.

La première est que les opérations terroristes violentes sont un phénomène statistiquement insignifiant dans les pays occidentaux, ce qui rend inadaptée toute réponse antiterroriste visant un groupe d'individus trop large.

La deuxième est que la "théorie de l'identité sociale" - c'est-à-dire la manière dont les personnes s'identifient en situation de crise - est le principal facteur de motivation des attaques terroristes.

Malgré les efforts visant à protéger les libertés civiles, Sageman écrit que les approches basées sur le profilage ont conduit les États-Unis à "surestimer grossièrement la menace terroriste violente et à commettre un très grand nombre d'erreurs d'évaluation".

La manipulation politique de la menace du terrorisme a conduit les américains à "gesticuler dans la peur et à se ruiner financièrement en multipliant les politiques sécuritaires" en réponse à une menace qui est bien plus modeste que ce qu'ils ont été amenés à croire.

Mais pourquoi la menace du terrorisme résonne-t-elle beaucoup plus dans l'imagination populaire que d'autres dangers ? Sageman soutient que l'identité politique influence notre réaction à la violence, tant pour les victimes que pour les auteurs. La plupart des américains perçoivent le terrorisme comme quelque chose qui provient d'un "groupe extérieur" plutôt que de personnes avec lesquelles ils s'identifient.

En conséquence, une attaque crée un esprit de solidarité, ce qui amène les gens à réagir de façon émotive. Cela contraste avec la réponse, souvent modéré, réservée à des formes de violence plus courantes. Cette réaction à la violence terroriste motivée par l'identité est également la raison pour laquelle les individus surestiment la fréquence réelle du terrorisme. Cela les dispose à consacrer une quantité disproportionnée de ressources à la lutte antiterroriste.

Seize ans après le 11 septembre, la guerre contre la terreur, entraînée par une logique circulaire de violence et de rétribution, semble vouloir s'étendre indéfiniment dans le temps.

Sous l'administration Obama, le gouvernement des États-Unis a tenté de formuler ses programmes de lutte contre le terrorisme de manière à ne pas spécifiquement cibler les musulmans.

Dans le même temps, elle a mené des attaques aériennes à l'étranger et lancé des programmes controversés de "lutte contre l'extrémisme violent" dans les communautés musulmanes.

Ces dernières années, certains experts de la sécurité nationale comme Sageman ont commencé à souligner la nature contre-productive des politiques antiterroristes américaines. Mais l'approche de Donald Trump - ciblant explicitement sur les communautés musulmanes, mettant en œuvre des politiques d'immigration discriminatoires, élargissant l'action militaire à l'étranger et déclarant ouvertement la guerre à la notion amorphe "d'islam radical' – ne corrige aucunement la trajectoire empruntée. 

Traduction de l'encadré ci-dessus : 

L'erreur de notre réaction au terrorisme

Même si un programme très large ciblait les communautés musulmanes et identifiait correctement des terroristes 99% du temps, il résulterait aussi en l'arrestation de centaine de milliers d'innocents selon l'expert de l'antiterrorisme Marc Sageman. 

22 terroriste djihadiste émergent dans les pays occidentaux chaque année.

250000 individus innocents finiraient derrière les barreaux si le pourcentage d'erreur était juste d'1%. 

Sageman soutient que l'identité politique est également le facteur de motivation des terroristes.

Les politiques gouvernementales américaines peuvent consciemment ou par inadvertance alimenter un sentiment de conflit entre différents groupes [NDT : perçus], en l'occurrence les musulmans et les occidentaux. (Plusieurs études gouvernementales ont également désigné la politique comme moteur du terrorisme, la politique étrangère américaine étant la motivation la plus fréquemment citée).

"Nous voyons tout le monde au travers du prisme de l'identité, alors quand on voit l'escalade d'un conflit entre « nous » et « eux », cela conduit inévitablement certaines personnes à la violence politique", a déclaré Sageman à The Intercept dans une interview.

"Si on analyse la situation en terme de politique étrangère, lorsque notre gouvernement attaque d'autres pays, souvent les personnes qui ont un lien avec ce pays ou s'identifient avec ses habitants commenceront à s'identifier davantage aux victimes de ces attaques".

En catégorisant de vastes étendues de la population mondiale comme ennemis ou ennemis potentiels, Trump adopte une attitude hostile envers un très grand nombre de personnes qui ne constituent pas une menace pour les États-Unis.

En attendant, le nombre croissant de morts causés par ses opérations militaires ont le potentiel de faciliter le recrutement de terroristes.

Grâce aux progrès des technologies de l'information, les effets destructeurs des actions militaires américaines sont plus facilement enregistrés et diffusés qu'ils ne l'étaient il y a quelques décennies. À mesure qu'elles s'intensifient, ces actions sont susceptibles de déclencher une réaction émotive "endogroupe" (groupe auquel une personne ou un groupe de personne se sent appartenir) parmi les personnes qui se considèrent comme ciblées, dit Sageman.

De même, les attaques terroristes dans les pays occidentaux déclencheront une réaction émotive "endogroupe" chez les américains, perpétuant ainsi ce cycle.

Selon Sageman, les facteurs comme l'extrémisme idéologique et les difficultés économiques, parfois cités comme causes profondes de la violence terroriste, sont secondaire à l'identité politique.

Il note que le phénomène de la violence basée sur l'identité s'est répété dans différents contextes culturels et religieux dans l'histoire américaine - y compris par des personnes que la plupart des américains considéreraient maintenant comme une partie de "l'endogroupe".

Pendant la guerre américano-mexicane de 1846, un bataillon entier de catholique irlandais de l'armée américaine a fait défection pour rejoindre le camp adverse car ils ressentaient de la solidarité pour la souffrance de leurs coreligionnaires mexicains mais aussi pour protester contre la discrimination à laquelle étaient alors confrontés les catholiques aux États-Unis.

Bien que cet épisode soit largement oublié aujourd'hui aux États-Unis, il perdure encore dans les imaginaires collectifs mexicain et irlandais.

Sageman pense que le seul moyen de désamorcer le conflit actuel est d'élargir notre "endogroupe". Aux États-Unis, Sageman a déclaré que cela signifierait "d'inclure tout le monde, de déclarer que nous sommes tous américains, égaux mais également de ne pas se concentrer exclusivement sur un groupe pour le définir comme suspect et partiellement incompatible avec notre groupe".

"Elaborer un sentiment d'identité nationale qui favorise l'inclusion des personnes au lieu de les diviser davantage est la véritable mission d'un leader", a-t-il ajouté. "Si nous sommes incapables de répondre aux menaces réelles de manière proportionnelle et ciblée, et si nous continuons d'assister à cette radicalisation cumulative des discours, la violence politique à l'échelle nationale ne s'amoindrira pas, au contraire, elle continuera de s'aggraver".

Version originale de l'article écrit en anglais disponible ici :

https://theintercept.com/2017/05/13/misunderstanding-terrorism-how-the-us-vs-them-mentality-will-never-stop-attacks/

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